L’invasion des blogsLes forums sont morts ! Vive les blogs !
Oubliez ces aires d’autoroutes du début du net où les routiers et leurs ci bi débarquaient pour échanger au ralenti autour de leur fétiche. Finis les inscriptions laborieuses, les règlements intérieurs et la toute puissante modération. Vous n’avez plus besoin d’être baptisés pour oser l’ouvrir. La tendance est à l’individualisme, à la consommation, à la télé réalité, et le toile ne pouvait pas y échapper très longtemps. Crachez votre liberté ! Aujourd’hui, la communauté, c’est vous qui la formez. Le centre d’intérêt ? C’est vous bien sûr. Il ne s’agit plus de donner son avis, mais de susciter l’intérêt. Le leitmotiv du bloggeur : trouver le chemin de traverse qui permettra à son double virtuel de devenir la nouvelle star. Alors, les blogs, vecteurs de célébrité ou face cachée d’une société ébranlée par le manque de reconnaissance ? Une chose est sûre, Castaldi ne sera pas de la partie.
Faire la une de la « blogosphère » n’est pas bien compliqué, mais nécessite quand même du travail. Avant de devenir bloggeur de renom, il vous faudra rendre publique cette part de vous que vous allez développer. Jusque là, pas de soucis, les solutions « clés en mains » sont légion, et en quelques clics, le plus néophyte des utilisateurs pourra disposer d’une sorte de journal intime, où photos et vidéos pourront côtoyer les textes les plus variés. Evidemment, les plus exigeants se tourneront plutôt vers des systèmes de publication en ligne qu’ils pourront plus facilement façonner à leur image (dispositions des éléments, charte graphique…). Néanmoins, le principe reste le même : le propriétaire et acteur principal de la vie du blog poste des billets d’humeur, sur lesquels chacun des lecteurs aura la possibilité de laisser une réaction. L’instantanéité est totale, pourtant le succès n’est pas garanti. Le nombre de blogs créés chaque jour est impressionnant, et si vous voulez que votre lectorat dépasse le cadre de vos proches (car c’est bien par là que tout commence, jusqu’à ce qu’arrivent les premiers inconnus), il faudra proposer un contenu de qualité, et surtout, régulier.
C’est bien là se joue la clé du succès. A moins d’avoir un style rédactionnel hors du commun, le récit de vos vacances dans la Meuse et les photos du premier musée dédié à la lutte gréco-romaine n’intéresseront pas grand monde. Le public cherche de l’authentique, de l’intime, à la limite du voyeurisme. Inutile pour autant d’étaler en détails votre sexualité. Les visiteurs veulent pouvoir vivre à travers vous quelque chose qui n’est pas à leur portée, découvrir les coulisses d’un lieu ou d’une personne qu’ils ne pourront jamais incarner. Ceux qui ont la chance de travailler dans les milieux de la radio, du journalisme ou de la télévision auront la tâche nettement facilitée. Les secteurs qui fascinent, par leur inaccessibilité, rassemblent des foules de curieux envieux. Si vous jouissez déjà d’une renommée, aussi minime soit-elle (webmaster d’un site un peu connu, membre d’un groupe de musique…), vous constaterez rapidement que vos visiteurs porteront beaucoup plus d’intérêt à votre vie quotidienne qu’à celles des autres. Peu importe vos propos, vous êtes quelqu’un d’intéressant, par votre position, et les gens seront fascinés de voir que, malgré ce vous avez accompli, vous êtes quelqu’un de normal. D’un seul coup, le public vous trouvera plus proche de lui, il pourra vous atteindre, et vous deviendrez encore plus sympathique qu’avant. Votre célébrité ne fera que d’accroître, et votre blog se transformera en véritable outil de promotion personnelle. « Al1 Juppé », surfant sur la vague du succès des blogs, fut le premier homme politique à creuser son trou dans la blogosphère. Les autres n’ont pas tardé à le rejoindre, initités par leurs enfants, comme quoi, ça marche.
Problème : vous n’êtes absolument pas connu, et à priori vous n’avez pas grand-chose d’intéressant à raconter. Tentez tout de même votre chance. Il suffit d’avoir une passion qui sorte un peu de l’ordinaire, une collection atypique, un sujet sur lequel vous êtes incollable, ou simplement une vie sentimentale ou sociale un peu tumultueuse. Vos problèmes, s’ils sont bien traités à travers votre blog, amuseront vos lecteurs qui seront heureux de voir que leur vie est plus rose qu’il n’y paraît. Attention néanmoins à ne pas tomber dans un « déprime blog » comme il en existe des centaines. Idem pour les « suicides blogs » qui n’amusent plus vraiment depuis les passages à l’acte de certains. Si vous avez la chance de voyager, prenez le temps d’écrire votre carnet de bord illustré. Montrez ce qui n’est pas détaillé dans les guides de voyages, décrivez le quotidien des habitants. Les éditeurs s’intéressent en ce moment de très près à ce nouveau phénomène, et n’hésitent pas à contacter des bloggeurs en renfort pour leurs parutions. Il en va de même pour les éditeurs de bandes dessinés avec les auteurs de « comic strips », qui proposent une petite planche humoristique par jour. Si vraiment vous n’avez rien pour vous, il ne reste plus qu’à faire un blog de liens, sélectionnant le meilleur des blogs ou des sites. « Ici On Aime » se charge de dégotter pour vous les objets les plus insolites, tendances et « design » du moment, et vous redirige vers la boutique concernée. Le blog a déjà fait le tour du web et des magazines avant de s’imposer comme une référence ! Les plus à l’aise avec la plume détournent habilement le support pour publier des nouvelles ou des récits par épisodes. A près tout, pourquoi ne pas faire partager un manuscrit refusé au public ? Si la lecture sur l’écran reste encore difficile, les habitudes changent et les premiers « e-books » commencent à voir le jour, pendant que les magazines en ligne pullulent.
Le journalisme, touché de plein fouet par la vague du « blogging » est le milieu qui doit le plus évoluer. Déjà remis en cause par la réactivité des sites spécialisés, la presse généraliste et beaucoup de magazines se retrouvent également plus ou moins supplantés par les blogs. De plus en plus, la source de l’information provient d’un blog d’une personnalité (parfois on n’attend même plus l’annonce officiel), qui va être relayée, retraitée, critiquée, des milliers de fois dans la blogosphère, et ce dans plusieurs langues. Les bloggeurs s’emparent de la nouvelle, les visiteurs réagissent, et avant qu’elle ne soit publiée dans le moindre journal, l’information a fait le tour du net. Le lecteur, pour peu qu’ils consultent internet, n’a plus besoin de sortir de chez lui, ni de débourser quoique ce soit. Pour rester dans la course, les journalistes ouvrent donc tour à tour leur propre blog. Le flux vont plus vite, le traitement est plus proche du lecteur, on ne reçoit plus simplement l’information, on doit « vivre l’événement » à travers les acteurs principaux. Certains parlent de mutation prochaine de la profession, d’autres de chute inévitable. Une chose est sûre, la blogosphère est une source presque intarissable, en constante effervescence et la presse est de plus en plus obligée de la visiter, de s’en nourrir. Preuve en est que certains journalistes à l’éthique douteuse en oublient presque de vérifier les sources. C’est ainsi que l’on a appris dans un grand quotidien le suicide collectif de plusieurs dizaines de japonais, ayant ingérés des prothèses mammaires en silicone, après l’annonce du report d’un jeu vidéo de Beach Volley mettant en scène des jeunes filles à la plastique généreuse. La nouvelle n’était qu’un canular, lancé par un site amateur sur les jeux vidéo, et repris par de nombreux blogs. La journaliste n’y a vu que du feu et s’est faite piégée. Le site et les blogs en question ont connus des hausses de trafic assez impressionnantes tant le scandale à été important. Même s’il s’agit là d’un cas atypique, vous l’aurez compris, peu importe le thème de votre blog, il n’est pas rare d’être cité par la presse et d’ainsi gravir une échelle de la célébrité ! Vos voisins sur la toile ne tarderont pas à vous « linker » (lier), créant ainsi des cercles ou des réseaux. Quand on blog, autant être entouré des meilleurs non ? Ils pourraient fort bien vous entraîner dans leur ascension.
Il n’est d’ailleurs pas rare qu’un blog assez riche concurrence gentiment les magazines, en transformant en mini webzines ! Ce qui fait la différence ? La convivialité, l’humour et une ligne éditoriale sont souvent plus travaillée, car émancipée de toute politique contraignante dictée par le groupe d’édition. De plus, l’espace n’est pas limité, tant au niveau du nombre de caractères que de la taille des images, les propos sont plus libres, et en liaison directe avec le ou les rédacteurs du blog. Les premiers collectifs, tels qu’ « Agent Influence », commencent même à se former, et attirent de plus en plus de publicitaires. Le trafic cumulé des blogs et la réputation qu’ils drainent constituent une sacré valeur ajoutée ! Est-ce le début de l’empire des blogs ? On en est certes encore loin, pourtant les grands groupes de presse n’hésitent pas à recruter des bloggeurs pour renforcer leurs lignes. Si vous faîtes déjà partie de la tribu, vous ne tarderez pas à, vous aussi, recevoir des communiqués de presses !
Vous venez, en exclusivité de recevoir une invitation à une soirée privée, très spéciale, organisée par un géant de la téléphonie mobile. Que vous vaut cet honneur, vous qui n’avez jamais mis les pieds dans la moindre conférence de presse ? Avoir un blog, tout simplement, mais un blog qui attire du monde. D’ailleurs le votre a été soigneusement étudié et sélectionné par le service marketing de l’entreprise. L’objectif ? Vous faire passer une soirée bien arrosée, entre bloggeurs, dans un lieu à la mode, pour vous faire essayer le prochain produit en vogue. Si on se bouscule pour vous l’offrir, c’est aussi que l’on attend de vous d’en parler, que ce soit à travers votre propre blog, ou un autre, collectif, mis en place par la marque. On appelle ça du marketing viral, et si avez déjà participé à ce type d’événements, c’est que vous êtes entrés dans la « jet set » de la blogosphère. N’ayez plus honte de côtoyer les journalistes, vous êtes considéré par les grandes marques comme le nouveau moyen de promotion miracle du moment, et à ce titre, méritez beaucoup plus d’attention. Plus d’attention parce que l’on a bien conscient du potentiel de votre petit bout de web, de son lectorat, et du bouche à oreille qui pourra découler de vos billets d’humeur. Non seulement vous passez du bon temps, mais en plus on vous offre des cadeaux, et tout ça, simplement pour vous continuiez à blogger. Toute la soirée sera bien sûr retracée sur votre blog, photos et vidéos à l’appui, contribuant ainsi à renforcer votre image. Nintendo (20 bloggeurs), Nokia (15 bloggeurs), Siemens (75 bloggeurs) sont les premiers à organiser des « blog tests » et la tendance ne fait que s’accentuer. Le double tranchant, Vichy se l’ait pris en pleine figure, en lançant un faux blog ventant les mérites de sa dernière crème antiride. L’affaire a vite été démasquée et l’image de la marque en a pris un sacré coup. Bientôt on ne pourra plus se passer de vous.
Pour peu que l’on franchisse les trois étapes de la blog story, il est donc possible, si l’on se débrouille plutôt bien en français, que l’on soit un brin créatif, ouvert et critique, de se constituer sa petite cours, et d’atteindre progressivement une célébrité relative. Plus que votre nom, on se rappellera plutôt de vous comme le « gars de monblog.com », mais c’est déjà quelque chose non ? Avec l’invasion des blogs débarque donc la quête de la reconnaissance. Le succès semble à portée de tous, tel un rêve américain virtuel. Les tentatives se multiplient, les premiers cadavres de blogs gisent dans un coin de la toile, oubliés, mais le phénomène continue, nourrit par un « star system » et des « reality-show » de plus en plus présents dans notre pays. Tout le monde rêve d’avoir sa chance, mais on reste loin des maux d’une société exhibitionniste et individualiste dénoncés par les détracteurs de la blogosphère.
Les blogs sont simplement la résultante de l’ère du temps… On doit surtout leur succès aux adolescents, qui s’approprient le net via ce support. Le cadenas a sauté, ces journaux intimes du 21ème siècle, restent avant tout un nouveau terrain de jeu, à partager entre amis, loin de toute médiation. Pour eux, ce n’est pas le succès qui est en jeu, mais la construction de leur identité.