Cyworld, une histoire de vi(e)rtualitéAvatars pixellisés, mini-chambres décorées et univers acidulé, voilà le drôle de réseau social qu’ont adopté plus de 48 millions d’internautes coréens. Générateur de tissu social, le « cyber world » connecte et reconnecte des citoyens avides d’échanges et de partage, en prolongeant leur vie sur le réseau. Si le modèle sud-coréen de communautés virtuelles fait tant baver les entrepreneurs occidentaux, c’est parce qu’il a réussi à fédérer 90% des 24-29 ans et un quart de la population du pays. Véritable miroir virtuel d’une génération, cette plate-forme de « blogging », lancée par l’opérateur « SK télécom » n’en finit plus d’attirer de nouveaux visiteurs. Plus qu’un succès commercial -le mastodonte génère 150 000$ par jour - Cyworld reste un cyberphénomène aux curieuses particularités.
Cyworld, une histoire de vi(e)rtualité
Un petit bout de terrain en ligne
C’est un fait, les Coréens ne jouissent pas vraiment d’une sphère privée très confortable. Appartements « une chambre » pour les mieux lotis, cagibis aménagés pour beaucoup, tous n’ont pas la chance d’habiter dans une des prestigieuses résidences du sud de Séoul. Cyworld met tout le monde sur un pied d’égalité et transpose ses services sous la forme d’une chambre virtuelle, entièrement personnalisable avec des objets. A peine entré dans votre nouvel espace, vous voilà minimisé, asexué et transformé en une figurine de pixels ultra-mignonne. Qu’importe votre âge, vous resterez, du moins en ligne, à jamais jeune, grâce à cet avatar enfantin, modelé à votre image. Le « minimie » squatte donc sa « miniroom » gratuitement, mais il ne devra pas pour autant espérer pouvoir mettre la main sur les milliers d’accessoires et fournitures virtuelles vendus sur le portail, sans ses « dotoris » ! Eh oui, contrairement au monde réel, on « deal » ici avec des glands, échangeables en wons. Et lorsque l’on voit la chambre de la plupart des membres, on comprend vite que la décoration en ligne rapporte gros au Pays du matin calme. De plus, il serait fâcheux de ne rien offrir à vos amis, non ?
Un univers de contacts
En prenant le monde comme métaphore pour leur plate-forme, les créateurs de Cyworld n’ont pas pour autant oublié de mettre l’accent sur les relations inter-utilisateurs. Ainsi, un simple visiteur ne pourra pas forcément lire le contenu de votre journal ou afficher vos photos personnelles sans votre permission. A contrario, votre petite amie aura le droit de s’inviter dans votre miniroom ! Une mesure de sécurité indispensable puisque tout le monde est inscrit sous son véritable nom ! Pas de fausse identité possible, pas de multi-comptes, Cyworld rassemble les gens (en Corée, le titre signifie également « un monde de relations ») et prolonge bien leur existence en ligne. Il n’est d’ailleurs pas rare qu’on vous demande l’adresse de votre page avant même votre numéro de téléphone ! Vos amis viendront donc naturellement rejoindre votre liste de « gwansimilchon » (connaissances proches), mais vous ne tarderez pas à accumuler les « ilchon », des contacts autorisés à accéder à votre compte, qui constitueront progressivement votre propre réseau social.
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Maintenir des liens à distance
A quoi sert réellement cet univers javellisé et ultra-surveillé ? Il est difficile de croire pour un européen qu’une telle plate-forme reste à l’abri des dérives constatées chez ses homologues occidentaux. Pas de débordements, d’insultes, de rendez-vous d’un soir ou autres dérives sexuelles... La carapace acidulée semble préserver les utilisateurs des abus pourtant inévitables dans les réseaux sociaux habituels. Il faut s’intéresser d’un peu plus près à la société coréenne pour comprendre pourquoi Cyworld fait tant partie de la vie des gens. Dans un contexte de socialisation horizontale et de communautarisme exacerbé, il apparaît comme vital pour un Coréen de se tisser un réseau de contacts partageant les mêmes origines, le même statut social ou les mêmes intérêts. Multiplier l’appartenance à des « clubs » en ligne permet donc par exemple de préserver des liens avec d’anciens élèves ou collègues, ou d’en forger de nouveaux.
Un effort commun
Adopté par les marques, les restaurants, les artistes et même les politiciens, Cyworld écrase tous les autres services de pages personnelles en ligne et est presque devenu à lui tout seul LE web coréen. C’est bien simple, tout le monde dispose de son cyworld pour diffuser son contenu ! Qu’il s’agisse de partager des photos personnelles prises entre amis avec son téléphone portable, de promouvoir un événement, de la musique ou de défendre des intérêts et des idées, tout le monde y trouve son compte. Hautement « addictive», la plate-forme remplace presque l’email. Chacun y consacre au moins un moment dans la journée pour écrire quelques mots à ses amis, laisser un message sur un forum ou récolter chez d’autres les photos prises la veille dans une soirée. Si tout le monde aime se prendre en photo à chaque sortie et faire découvrir une partie de sa vie à ses contacts, il n’est pas pour autant question d’étaler ses états d’âme et sentiments personnels. Plutôt réservés et soucieux de préserver les apparences, les utilisateurs brassent donc un contenu assez futile, néanmoins régulier. Maintenir et faire grossir son réseau de contacts requiert bien sûr beaucoup de temps et d’énergie, et à l’heure où l’on accède à sa page depuis son mobile, cette seconde vie en ligne risque parfois de prendre le pas sur la première. Une entité évoluant à toute vitesse, presque à double tranchant, reflet d’une nouvelle facette à la fois extrême et fascinante de la société coréenne…
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J’ai testé: trouver une copine sur Cyworld
Sous des allures de plate-forme de rencontres, Cyworld semble être l’endroit idéal pour tout étranger avide de rencontres. Souvent trop timides pour aborder les touristes ou même prononcer quelques mots en anglais, il serait normal de penser que les Coréens se dévoileraient un peu plus sur internet. Bon plan pour célibataire européen ? Que nenni ! Malgré tous les efforts que vous pourrez faire pour alimenter votre blog, et vous plier aux habitudes locales (décoration kitsch et culture du « mignon »), vous n’attirerez pas le moins du monde l’attention des autres utilisateurs. Et pour cause, les Coréens visitent les contacts de leurs cercles personnels, et n’ont pratiquement aucune chance (ou envie) de tomber sur votre espace ! A moins d’avoir échangé votre adresse dans la « vraie vie », ou de passer vos journées à accoster virtuellement des gens, vous vous sentirez bien seul dans votre « mini-room ».
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